A l’occasion des dernières Assises culturelles, l’Institut luxembourgeois de la statistique (Statec) a publié ses données les plus récentes sur la culture. Trop rares pour ne pas susciter l’intérêt, ces statistiques sont néanmoins passées quasiment inaperçues tant les regards étaient braqués sur la présentation du « texte martyr » du Plan de développement culturel (KEP 0.1). Au-delà de chiffres clés démontrant la contribution de la culture à l’économie luxembourgeoise, comme par exemple sa participation de 1,9 % à la valeur ajoutée brute nationale, l’institut statistique a actualisé ses chiffres sur l’emploi culturel, produits pour la première fois deux ans plus tôt à l’occasion des premières assises.

Selon le Statec, l’emploi culturel, qui est défini comme l’ensemble des actifs ayant une profession culturelle et travaillant dans le secteur culturel indépendamment de la profession exercée, occuperait pas moins de 16 500 personnes en 2016, parmi lesquelles près de 15 % d’indépendants. Si ce chiffre est cohérent par rapport à sa précédente estimation pour l’année 2014 (environ 14 000 personnes occupées), elle contredit l’estimation produite par l’Office européen de la statistique (Eurostat) au début de l’année 2018, pour qui la culture emploierait seulement près de 13 200 personnes au Luxembourg. L’écart de près de 25 % entre les chiffres produits par les deux instituts pour la même année a de quoi déboussoler tout non spécialiste et soulève des questions sur la solidité des statistiques produites. Quelle estimation faut-il retenir et pourquoi de telles différences entre les deux instituts publics ?

Des statistiques contradictoires qui rappellent toute la difficulté à produire des statistiques fiables et représentatives sur l’emploi culturel.

La culture n’est pas un secteur homogène sur le plan économique et statistique, elle reste étroitement liée à d’autres secteurs d’activités économiques. De plus, la mesure de l’emploi culturel est très fortement cristallisée sur la question du chiffre, c’est-à-dire sur la nécessité de répondre à une demande politique forte de disposer d’une statistique unique sur le nombre de personnes occupées, qui serait capable d’en expliquer toute la complexité. Si en matière de statistiques sur le marché du travail, il est fréquent d’observer des différences dans les chiffres publiés par le Statec et Eurostat, en raison de l’usage de méthodologies et de définitions différentes, l’emploi culturel devrait échapper à ce problème. En effet, comme l’a rappellé le Statec dans sa première publication sur l’emploi culturel, celui-ci est calculé par les deux instituts statistiques sur la base des mêmes données (enquête luxembourgeoise sur les Forces de travail) et selon une méthodologie identique en tout point, développée au niveau européen.

Dans ces conditions, pourquoi cette différence de chiffrage de l’emploi culturel entre les deux instituts ? Tout simplement, en raison de la nature des données et de la méthode utilisée. En effet, les statistiques sur l’emploi culturel résultent de calculs d’estimations issus de l’enquête par sondage sur les Forces de travail (Labour Force Survey, LFS) dont le nombre d’observations s’avère particulièrement limité pour la culture, notamment dans les professions culturelles. Le recours à de « très petits échantillons » engendre alors d’importantes variations qui altèrent la fiabilité du résultat d’ensemble et expliquent les différences notables entre les chiffres produits par l’institut national et ceux de l’institut européen.

Si l’emploi frontalier représente seulement 30 % de l’emploi salarié de l’enseignement culturel, il atteint 52 % dans l’audiovisuel et le multimédia.

Le nombre d’observations n’est pas la seule faiblesse des statistiques sur l’emploi culturel. En effet, les statistiques produites ne rendent pas compte de l’ensemble de l’emploi culturel au Luxembourg. En plus de ne pas prendre en compte le millier d’emplois culturels occupés au sein des principaux établissements culturels du Luxembourg, qui relèvent directement de l’État et des administrations communales, les statistiques sur l’emploi culturel sont produites sur la seule base de la population résidente, excluant les travailleurs frontaliers qui pourtant occupent près d’un emploi sur deux au Luxembourg en 2016 (43,2 % de l’emploi intérieur). Cette spécificité du marché du travail luxembourgeois concerne tout autant la culture, mais de manière plus ou moins forte selon le secteur d’activité. Pour autant, peut-on en conclure que le chiffre de l’emploi culturel calculé par le Statec pour 2016 est sous-évalué de 43,2 % et qu’il faudrait alors considérer le chiffre de 29 000 emplois culturels comme une estimation plus proche de la réalité ?

Les travaux du Statec apportent des éléments de réponse à cette question. Pour s’assurer de la fiabilité et de la robustesse de sa méthodologie de production statistique sur l'emploi culturel, l’institut statistique a eu recours aux données du dernier recensement de la population résidente (2011). Bien que le rythme actuel d’enquête du recensement (tous les dix ans) ne permet pas son usage pour l'analyse des tendances de l’emploi, le recensement présente le double intérêt de renseigner les professions et les activités économiques à des niveaux plus détaillés que LFS et de remédier aux problèmes de fiabilité des estimations habituellement liés à une enquête statistique. Alors que LFS estime que près 10 600 individus occupent un emploi culturel en 2011, le recensement n'en dénombre que 8 500 pour la même année. Compte tenu de la relative fiabilité du recensement et de la marge d'imprécision des résultats de LFS pour l'emploi culturel, découlant notamment de sa méthode d'échantillonnage, l'écart observé de 24 % pour la même statistique accrédite l’hypothèse d’une surestimation du même ordre pour le calcul de l’emploi culturel par LFS.

Indéniablement, le niveau réel de l’emploi culturel au Luxembourg reste sous-estimé, celui-ci occupant plus certainement près de 19 000 résidents et frontaliers en 2016. Ce constat rend plus que jamais nécessaire d'améliorer la méthode de production de données publiques sur l’emploi culturel afin de disposer de mesures fiables et représentatives de l'impact économique direct de la culture.

 

Auteur: Philippe Robin, Economic and Statistical Analyst | Cultural and audiovisual sector expert